Abdoule Bidule
Sa compagne étant partie quelques
temps en voyage, le poète Abdoule Bidule Machin redressait en douceur son
estomac, à la loyale, sans affèterie : de la soupe le soir, suivie de
soupe, et pour terminer de la soupe.
Il comptait ainsi, définitivement,
dire au revoir à un profil de vache qui était le sien depuis trop longtemps,
quelques années déjà, revenir en somme à cette bonne vieille barre des 73 kilos
qu’il n’aurait jamais dû quitter, sa silhouette de jadis, occasion, depuis
quelques années de belles batailles perdues.
L’humeur de ces 7 heures du soir
parfumées de mimosas était donc résolument à l’oignon, de bons gros oignons,
ronds comme des fesses, et luisants comme des os.
Ponctués, pour plusieurs, car ils
avaient moisi dans le couffin, par une longue tige en forme de point
d’interrogation, et qui s’étiolait.
Flirtant avec quelques carottes ayant
elles aussi besoin d’un lifting, et des simili patates qui, également avaient
trop dormi là.
Le poète X abdoul machin, auteur de
cette révolution culinaire, pleurait donc d’abondance dans sa cuisine triste, à
cause de vulgaires légumes, tristounets eux aussi.
Quand lui prit l’idée ,
-saugrenue ?- pourquoi non ma foi !d’aller jouer gentiment aux
fléchettes, dehors, derrière la vitre de cette cage à déprime.
En évitant, si possible, de marcher
sur les déjections de son quadrupède : « Belle », Brake de son
état, chienne, laquelle insistait, depuis leur emménagement dans ce lieu là ,
pour faire de ce pré carré, en dernier ressort, près du garage, un crottoir
particulier, un et indivisible, (qu’elle eût volontiers fait électrifier, si
elle avait pu )
L’animal se mit donc à gambader comme
un veau, persuadé que vers les terrasses dessous, bordées de basses rambardes,
quelque pomme de pin, ou autre projectile tout aussi débilitant, allait lui
être jeté, pour qu’elle aille stupidement aboyer dessus.
Elle en couinait déjà d’aise, garnie
d’orgasmes gutturaux, l’arrière train en fête, la queue - trognon affectée d’un mouvement d’oscillation des
plus impressionnants…
Et surtout ce regard, figé, fixe,
arrêt sur image, tu me le dois, tu ne peux pas faire autrement et tu es le
dernier des salauds si tu ne le fais pas …un art de la culpabilisation mis au
point depuis longtemps, depuis ces
époques peut-être, où deux klébards, superforme, étaient descendus de l’arche
de Noé.
Les oreilles Bidochon : deux
équerres, bien symétriques, en casquette, surtout pas droites, à côté des yeux
qui la jouaient au virginal.
Mais non …désolé…pas de pomme de pin
aérodynamique ! Ca se passait au contraire dans le garage, ou ce qui en
tenait lieu, le dortoir mirifique des souris, lesquelles faisaient ripaille,
hôtel, avec tout ce qui pouvait s’entasser là de vieux cartons pourris, chaussures
détraquées, toiles de tente grignotées d’abondance, baratins à poussières dits
pédagogiques, fourbis, vieilles photos etc...
Sachant en plus que les chats de la ronde,
bourgeoisement nourris, cf les villas de la haute, de cela, et même des rats,
ils n’en avaient strictement rien à faire. Mangeant à l’aise, sur mesure.
Or donc le poète Abdoule Machin
allait jouer aux fléchettes. C’était son droit, son instant d’enfance. Ca lui
nettoyait le cerveau.
Ca fonctionnait avec une vieille
cible criblée de trous, seringuée à mort par des générations de projectiles qui
eux-mêmes avaient réussi à survivre.
Une rouge, une bleue, une jaune dans
la pastille centrale.
Certes, ça se déglinguait fort côté
matériel, lequel, de plus, avec les chaleurs, se fendillait. Et derrière cette
reprise d’une partie de la réalité telles que les conventions l’avaient bien
établie, et l’entretenaient, à savoir monde du dehors et monde du dedans etc,
jeu pour enfant etc, dans un lieu appelé « garage »etc, sur la
planète dite « terre », le vieux gamin qu’était le poète
poet poet Abdoule Bidule Machin s’en foutait royalement, s’en fabriquait une
tout autre : ce jeu, eh bien, c’était tout simplement des matches
grandioses.
Qu’il imaginait.
De rugby bien sûr, sa
chère passion de toujours.
Avant les déferlantes du
fric, du cocorico à outrance, et de la récupération politique en général, par
un petit président fleur de paraître en particulier, lui-même coquelet, à qui
il ne manquait sans doute, dans sa tête, que quelques centimètres, et qui ne
jouait que trop à greli - grelot combien j’ai de pierres dans mon culot, avec
ses organes de duplication.
Bref.
Des équipes mythiques,
qui ne se faisaient aucun cadeau.
Flèches vertes l’Irlande
, les rouges, Galles, et la suite, et bien sûr les déménageurs artistes du
contre - pied, pétaradant à 11secondes 100m avec la grosse burne du ballon, les
tout-noirs, qui, en général allaient colorer leurs tatouages derrière les en –
buts adverses. Marquant l’essai, plongeant sur le gazon.
Premier groupe de flèches
à treize points c’était gagné !
Comme à la pétanque.
Trois points pour qui
allait se ficher dans la pastille centrale, où ça pouvait grouiller de monde.
Il était bien rouge, cet oeil de la cible !
Et le poète Bidule Machin
se passait ainsi des moments savoureux, se gardant bien d’expliquer à quiconque
quelles étaient les ficelles royales de ce passe-temps en apparence si anodin,
si imbécile, si éloigné de son gros statut social de grofesseur sgdg, car il
était aussi cela.
« Alors, tu
gagnes ? », lui lâchait-on assez souvent, question à laquelle, en
général, il s’attendait, et à laquelle il répondait par un vague geste des
doigts qui pouvait se présenter comme dubitatif.
« Gagner » !
dans le sens où on l’entendait, expliquer que c’était rarement le cas eût été
trop long. Les mécaniques routinières du monde n’entraient pas nécessairement
dans son propos.
§
En fait, s’il jouait
ainsi, le « poète » poet poet, c’était tout d’abord, se pensait-il,
pour « percer le temps », allez donc faire comprendre ça !
Le moment souverain où un
projectile s’introduisait en plein centre !
Une entrée surtout pas
herculéenne, mais humble, dans l’ éternité.
L’éternité :
« La mer allée
avec le soleil »,
très intérieur tout
ça !,
Une sorte de pustule, ce
centre de la cible, qui vibrait sans doute jusqu’aux ultimes galaxies!
Le chien comprenait bien.
Et le poète poet poet
derrière tout cela ressentait très bien son être réel :
Quelle cible ?
Quel garage ?
Quel jardin ?
Quelle place pour un
« moi » là dedans? Tout cela, qu'il voyait, le constituait autant que
sa capsule de chair
Parfaitement été par tout
cela il le sentait.
Les champs d'énergie le
dansaient au delà de son corps.
§
Où finit le poisson ? Où
commence la mer ?
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